Quand Belle-Île était une prison

L’histoire pénitentiaire de Belle-Île ne débute pas avec la création de l’établissement de Haute-Boulogne. Comme dans beaucoup d’enceintes fortifiées des îles françaises, la citadelle, édifiée sur les plans du marquis de Vauban, a abrité de temps à autre des prisonniers dans ses cachots. En particulier, sous le règne de Louis XIV, les complices de La Voisin, la sulfureuse « héroïne » de l’Affaire des Poisons, y furent enfermés. Pourtant, ce n’est qu’au début du XIXème siècle que d’authentiques bagnards arrivèrent à Le Palais.

1808 – Un bagne militaire

En 1802, débute un gigantesque chantier : la construction d’une enceinte fortifiée qui doit protéger la ville du côté de la terre, depuis les hauteurs de Ramonette jusqu’à la Saline. Pour mener à bien ces travaux, une très nombreuse main d’œuvre est nécessaire. Les premières années, Bonaparte charge ses compagnies du Génie de réaliser le travail, mais, en 1804, il retire ses troupes pour les affecter au camp de Boulogne où se prépare l’invasion de l’Angleterre. Les ouvriers bellilois étant trop onéreux pour les budgets militaires, on utilise un temps un bataillon disciplinaire colonial de retour de Saint-Domingue. Mais quand, en 1808, ces hommes doivent partir pour la Martinique, l’armée décide de faire appel à des bagnards, des militaires condamnés pour désertion ou insubordination. Malheureux prisonniers qui trainent tout le jour leur lourd boulet et exécutent les travaux les plus pénibles. Ils fournissent pourtant une main-d’œuvre providentielle, docile et gratuite aux entrepreneurs bellilois. D’année en année, leur contingent s’accroit jusqu’à atteindre plus de 1600 hommes en 1832 ! Ces bagnards « bâtisseurs » quittent Belle-île en 1848. L’enceinte urbaine est pourtant loin d’être terminée et il faudra attendre le règne de Napoléon III pour en voir l’achèvement.

Proclamation de la République devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848 (Henri-Félix Philippoteaux, 1848. Musée Carnavalet.)

1848 – La prison politique

Car la révolte populaire gronde à Paris. Le 24 février 1948, à la suite de trois jours d’émeutes dans Paris, le roi Louis-Philippe abdique. Le même jour, la Seconde République est proclamée sur les marches de l’Hôtel de ville par Alphonse de Lamartine. La bourgeoisie républicaine prend le pouvoir.

La barricade, rue de la Mortellerie, en juin 1848, par le peintre Ernest Meissonier (Musée du Louvre).

Fin juin 1848, après la fermeture des « ateliers nationaux » qui représentaient la seule ressource pour beaucoup de prolétaires, la colère populaire éclate dans les faubourgs de Paris – révolte de la misère et du désespoir d’un peuple qui réclame du travail et du pain.

 

Les classes possédantes réagissent immédiatement avec la plus grande violence. En quelques jours, sous la botte du général Cavaignac, à qui le Parti de l’Ordre donne tous pouvoirs, l’émeute est écrasée. Plus de 10.000 morts jonchent bientôt le pavé de la capitale. 1.500 insurgés sont exécutés sans jugement, 25.000 sont arrêtés et plus de 11.000 condamnés à la déportation.

Insurgés faits prisonniers lors de la répression des journées de juin 1848. Auteur inconnu.

Pour la bourgeoisie triomphante depuis sa victoire aux élections d’avril, ces révoltés sont « des êtres asociaux, dégénérés, exaltés, assoiffés de meurtres ». Ils ne sont guère plus que « des bêtes sauvages qu’il faut dompter faute de pouvoir les civiliser ». On ne peut garder en Europe de tels êtres, dit-on dans les salons, il faut les transporter le plus loin possible, les éliminer spatialement si on ne peut parvenir à les réduire physiquement avant que la contagion de leurs idées subversives ne mette en péril l’ordre social.

 

Après quelques tergiversations sur la méthode à adopter, la déportation dans les bagnes coloniaux des prisonniers de juin recueille l’assentiment unanime des « gens de bien ». Pourtant l’application de cette mesure se heurte à d’importantes difficultés pratiques. En revanche, il est envisageable de les diriger vers des lieux sûrs et retirés en France métropolitaine, des lieux où ils seront emprisonnés à l’abri des regards et où, espère le Parti de l’Ordre, ils seront rapidement oubliés.

Eugène Pottier, poète, auteur de L’Internationale.

« Il faut mourir ! mourrons ! c’est notre faute !
Courbons la tête et croisons-nous les bras !
Notre salaire est la vie, on nous l’ôte !
Nous n’avons plus droit de vivre ici-bas !
Allons-nous-en ! mourrons de bonne grâce
Nous gênons ceux qui peuvent se nourrir
A ce banquet nous n’avons pas de place
Il faut mourir.
Frères, il faut mourir ! … »

Auguste Blanqui (1805-1881). Par Marie Blanqui, sœur d’Auguste. Musée Carnavalet, Paris.

Charles-Ferdinand Gambon (1820-1887). Photographié par Emile Robert. Musée Carnavalet, Paris.

Armand Barbés (1809-1870). Maison de Victor Hugo, Paris.

Charles Delescluze (1809-1871).

Belle-Île apparait vite comme une destination idéale. Perdue en pleine mer dans une Bretagne encore méconnue, sa situation géographique rend les évasions quasi impossibles et, avantage supplémentaire, elle est dotée d’une garnison, cantonnée dans la citadelle toute proche, apte à réprimer d’éventuelles révoltes.
Dès la fin juin 1848, le Génie militaire est chargé de construire, sur les glacis de la citadelle édifiée jadis par Vauban, au lieu-dit Haute-Boulogne, des baraquements pouvant recevoir trois mille détenus.
Le 21 septembre, le « Dépôt de Belle-île » est officiellement institué. Le 30 octobre 1850, Auguste Blanqui arrive à Belle-Ile où il retrouve les déportés de mai 1848 et ceux de juin 1849. Parmi ceux-ci se trouvent Armand Barbès.

 

De 1849 à 1857, 1.200 prisonniers vont transiter par Belle-île.
La première année d’existence du « Dépôt de Belle-île » est un peu « folklorique ». Sous l’autorité débonnaire de son directeur, Antony Béraud, un militaire atypique, écrivain, chansonnier, auteur dramatique et ancien directeur de plusieurs théâtres parisiens, secondé par dix-neuf gardiens civils, la prison improvise son fonctionnement. Les détenus, n’étant pas astreints au travail, ont tout le loisir de créer une vie démocratique dans cet univers carcéral.

 

Des clubs voient le jour ainsi qu’un journal manuscrit, on organise des forums de discussion où les partisans de Blanqui et les disciples de Barbés s’affrontent en des joutes oratoires enflammées. Bien vite les autorités s’inquiètent. Les rencontres trop fréquentes des prisonniers avec la population belliloise font naître des idées subversives « dont la population était bien éloignée avant l’arrivée de ces misérables… » parmi les pêcheurs et les ouvriers des sardineries. Le préfet du Morbihan s’émeut : « La première mesure à prendre ne devrait-elle pas avoir pour objet d’isoler ce foyer de contagion ».
Rapidement les critiques fusent de toute part pour condamner cette gouvernance « libérale » et on préconise la nomination d’hommes à poigne. En 1850 Béraud est remplacé par un lieutenant-colonel de gendarmerie, Dufraisse de Kerlan, qui laisse vite place à un autre gendarme plus aguerri, le colonel Pierre, autoritaire mais remarquable gestionnaire. Jusqu’en 1858 cinq directeurs se succèdent : Vallet, ancien notaire jusqu’en 1851, Durand de 1851 à 1853, Meynier pendant trois ans, Berger de 1856 à 1858 qui laisse la place à Le Mené. Ils appliquent une politique similaire inspirée des méthodes mises en pratique dans les colonies. Leur doctrine est simple : soumettre physiquement et psychologiquement les détenus, les isoler de la population et leur imposer une obéissance totale à l’autorité.

 

Pour briser les corps et les âmes, tout est permis. Charles-Ferdinand Gambon, prisonnier à Belle-île pendant dix ans, raconte : « La position n’était plus tenable ! Il fallait se rendre ou mourir. La prison devint un enfer où l’on ne trouvait plus de repos, ni le jour ni la nuit. Tout fut mis en œuvre pour tuer physiquement et moralement les prisonniers qui voulaient rester fermes et inébranlables dans leur conviction… »

 

Le cachot, les coups, la nourriture poivrée qui attaque l’estomac, la privation de sommeil, les insultes… rien ne fut épargné à ceux qui refusaient de se soumettre ou de quémander leur grâce au Prince-président Louis-Napoléon.

 

En effet, Louis-Napoléon, élu le 11 décembre 1848 et qui allait devenir bientôt l’Empereur Napoléon III, incite, pour conforter son image libérale, les détenus à solliciter sa grâce. Par conviction tout comme par habileté politique, il l’accorde largement contre l’opinion des plus ultras de ses ministres. 700 grâces sont ainsi prononcées. Elles vident, petit à petit, le « Dépôt de Belle-île » de ses occupants. D’autres prisonniers remplacent bientôt les graciés. Ce sont les condamnés des Hautes Cours de Bourges, de Versailles, de Marseille et de Rouen, les ténors des mouvements de 1848, les plus récalcitrants des révolutionnaires. Belle-île n’est plus un simple dépôt mais devient une « Maison de Détention et de Déportation », une prison à part entière, une « poudrière » selon le préfet, un « bouillon de culture carcérale » pour d’autres. « De 1852 à 1857 deux cent soixante-seize prisonniers sont incarcérés à Belle-île : insurgés du 2 décembre, membres de sociétés secrètes, condamnés des complots contre l’Empereur, exilés rentrés en France pour continuer la lutte, ouvriers révoltés, insoumis des prisons françaises… »

 

A l’avènement du Second Empire, Belle-île est certainement la prison politique la plus importante de France. Pourtant, quelques années plus tard, Haute-Boulogne voit ses détenus transférés dans d’autres établissements carcéraux et en 1858, le centre de détention de Belle-Ile en mer ferme ses portes.

 

En 1866 Haute-Boulogne reprend du service. La Maison de Détention change de nom et devient une « Maison centrale de force et de correction », un bagne à part entière. Si les gardiens résident pour la plupart au Château-Fouquet, nombreux sont les prisonniers qui travaillent à l’exploitation de la ferme de Bruté, propriété de la famille Trochu.

L’arrivée des communards

Quand éclate la guerre de 1870, les bâtiments de Haute-Boulogne connaissent une nouvelle destination : la prison politique devient prison militaire. Six cents soldats prussiens y sont détenus. En 1871, après la défaite française, les prisonniers prussiens une fois libérés, Belle-île redevient un dépôt provisoire pour les détenus politiques français.

La Commune de Paris ayant été écrasée dans le sang, les survivants de la Semaine Sanglante sont condamnés à la déportation en Nouvelle Calédonie. Comme en 1848, Belle-île sert alors de camp d’internement provisoire à plus de 2.000 de ces prisonniers qui attendent là leur départ vers le bagne colonial. L’Histoire se répète avec la même cruauté envers ceux qui osent s’élever contre l’ordre social.

Cependant, une fois encore, petit à petit, les nombreuses grâces accordées par Mac Mahon en 1879 vident Belle-île de la plupart de ses pensionnaires.

Une cinquantaine de prisonniers de droit commun resteront à Belle-île encore une année, fournissant une main d’œuvre gratuite à quelques riches propriétaires terriens de l’île. Pourtant, en haut lieu, on songe à fermer définitivement l’établissement de Haute-Boulogne.

Convoi de prisonniers de la Commune de Paris. 1871.

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